Image Carlos Tevez Corinthians MARCELO FERRELLI, Créateur

CARLOS TÉVEZ, LE JOUEUR AU CŒUR D’UN SYSTÈME QUI A POUSSÉ LE FOOTBALL À CHANGER SES RÈGLES


L’histoire de Carlos Tévez ne se résume pas à Boca Juniors, Manchester United, Manchester City ou à ses buts spectaculaires. Derrière sa carrière européenne se cache l’un des montages financiers les plus controversés du football moderne. Pendant plusieurs années, la valeur économique attachée au joueur n’était pas simplement contrôlée par le club dans lequel il évoluait. Des sociétés privées détenaient ses « droits économiques », un système aujourd’hui interdit par la FIFA mais qui permettait alors à des investisseurs extérieurs de miser directement sur la carrière et les futurs transferts d’un footballeur.

Il faut immédiatement apporter une précision essentielle : dire qu’un homme d’affaires « possédait Carlos Tévez » est juridiquement trompeur. Personne ne possédait évidemment le joueur en tant que personne. Ce qui pouvait appartenir à des entreprises ou investisseurs était tout ou partie de ses droits économiques, c’est-à-dire l’intérêt financier associé notamment à un futur transfert. Et dans le cas de Tévez, les documents rendus publics montrent jusqu’où ce système pouvait aller.

AVANT WEST HAM, IL Y AVAIT DÉJÀ L’ÉTRANGE AVENTURE CORINTHIANS-MSI

 

 

L’origine de l’affaire européenne remonte au Brésil. Fin 2004, Media Sports Investments, plus connue sous le nom de MSI, s’engage avec Corinthians et injecte massivement de l’argent dans le projet sportif. Carlos Tévez quitte alors Boca Juniors pour Corinthians dans une opération spectaculaire pour le football sud-américain. Javier Mascherano rejoindra également le club. Kia Joorabchian est alors la figure publique centrale de MSI.

Un détail beaucoup moins connu du grand public apparaît dans des documents rapportés plusieurs années plus tard : MSI aurait acquis 35 % des droits économiques de Tévez dès le 17 décembre 2004. Puis, selon ces mêmes documents, un nouvel accord daté du 7 février 2006 transfère les droits économiques du joueur à MSI et Just Sports Inc. Quelques mois plus tard, Tévez arrive en Angleterre.

C’est une différence fondamentale avec le fonctionnement auquel les supporters européens sont aujourd’hui habitués. Le club pouvait employer et aligner le footballeur tandis qu’un investisseur extérieur conservait un intérêt financier considérable sur sa valeur. Le joueur devenait ainsi, sur le plan économique, un actif autour duquel pouvaient intervenir plusieurs acteurs.

LE CONTRAT DE WEST HAM CONTENAIT UNE CLAUSE EXTRAORDINAIRE

Le 31 août 2006, le football anglais est stupéfait. West Ham annonce simultanément Carlos Tévez et Javier Mascherano, deux internationaux argentins qui viennent de participer à la Coupe du monde. La communication initiale du club précise qu’ils ont signé des contrats permanents, mais indique également que les autres aspects des opérations resteront confidentiels. Ce qui semblait être l’un des plus beaux coups du mercato anglais allait devenir une affaire juridique majeure.

C’est dans la décision de la commission indépendante de la Premier League que l’on trouve l’un des éléments les plus saisissants de toute l’histoire. West Ham avait conclu le 30 août 2006 un accord privé avec Tévez, MSI Group Limited et Just Sports Inc. Le document reconnaissait que les droits économiques de Tévez appartenaient exclusivement à MSI et Just Sports Inc.

Mais il y avait plus étonnant encore. Selon la commission, les sociétés disposaient d'un droit unilatéral permettant de provoquer la rupture du contrat de Tévez avec West Ham dans certaines conditions. Pour la fenêtre de janvier, une somme de 2 millions de livres était prévue. Pour des fenêtres de transfert ultérieures, le montant mentionné était de seulement 100 000 livres, et West Ham ne disposait pas d’un véritable droit d’opposition selon les dispositions examinées par la commission.

C’est probablement l’un des aspects les moins connus de « l’affaire Tévez ». Le problème ne concernait donc pas simplement la destination de l’argent d’un futur transfert. La structure contractuelle pouvait donner à des entreprises extérieures une influence considérable sur la relation entre le joueur et son club.

WEST HAM N’AVAIT PAS FOURNI TOUTE L’HISTOIRE À LA PREMIER LEAGUE

Les documents de la procédure révèlent également les circonstances entourant l’enregistrement du joueur. Tévez signe son contrat Premier League le 31 août 2006. Dès le lendemain, face aux interrogations provoquées par ces deux transferts inattendus, la Premier League cherche à déterminer si West Ham a conclu des accords avec des tiers.

La commission conclura finalement que West Ham avait enfreint les règles applicables et n’avait pas correctement communiqué les accords concernés. La sanction tombe en avril 2007 : 5,5 millions de livres d’amende, un montant alors record, mais aucune déduction de points.

Cette absence de retrait de points deviendra presque aussi controversée que le montage financier lui-même.

TÉVEZ VA ENSUITE SAUVER WEST HAM

L’histoire aurait probablement eu une portée différente si West Ham avait terminé confortablement au milieu du classement. Mais le club lutte pour sa survie en Premier League.

Tévez devient déterminant dans cette bataille. Le scénario atteint son paroxysme lors de la dernière journée de la saison 2006-2007 : West Ham se déplace à Old Trafford et Tévez inscrit le but d’une victoire 1-0 contre Manchester United. West Ham reste en Premier League tandis que Sheffield United descend.

Pour Sheffield United, l’affaire n’était donc plus seulement réglementaire. Le club considérait que la présence de Tévez avait directement influencé la lutte pour le maintien. Une longue bataille juridique s’ensuivit et les deux clubs finirent par parvenir à un règlement financier.

 

 

 

WEST HAM A MÊME TENTÉ DE ROMPRE LE LIEN AVEC LES PROPRIÉTAIRES ÉCONOMIQUES

Après la sanction de la Premier League, West Ham choisit de rompre les accords qui le liaient aux détenteurs des droits économiques de Tévez afin que le joueur puisse continuer à évoluer sous ses couleurs. Mais MSI et Just Sports Inc ne reconnaissent pas simplement cette décision comme réglant la question de la propriété économique.

Cela crée une situation presque inimaginable aujourd’hui : West Ham détient l’enregistrement permettant au joueur d’évoluer dans son équipe, tandis que des sociétés revendiquent toujours ses droits économiques.

La distinction entre enregistrement sportif et droits économiques devient alors centrale. Le premier détermine pour quel club le joueur peut jouer. Les seconds déterminent qui bénéficie financièrement de sa valeur lors de certaines opérations. L’affaire Tévez montre précisément pourquoi la séparation entre les deux pouvait provoquer des conflits considérables.

MANCHESTER UNITED N’A PAS SIMPLEMENT ACHETÉ TÉVEZ

Voici un autre élément souvent oublié lorsque l’on retrace sa carrière. À l’été 2007, Tévez ne passe pas simplement de West Ham à Manchester United contre une indemnité de transfert classique.

La situation est tellement complexe que Manchester United reconnaît alors travailler avec plusieurs parties : le joueur, West Ham, la société détenant les droits économiques et la Premier League. Il faut résoudre le conflit concernant son enregistrement avant que l’opération puisse être finalisée.

 

 

Tévez finit par rejoindre Manchester United pour deux saisons dans un montage particulier. Des informations publiées ultérieurement indiquent que Joorabchian avait placé l’Argentin à Manchester United pendant deux ans contre environ 6 millions de livres, avant son départ ultérieur vers Manchester City.

Sportivement, pourtant, rien ne laisse penser à une situation aussi complexe. Tévez joue avec Cristiano Ronaldo et Wayne Rooney, remporte notamment la Premier League et la Ligue des champions 2007-2008. Pour le supporter qui regarde simplement les matchs, il est un joueur de Manchester United. Derrière les coulisses, sa situation économique reste extraordinairement atypique.

LE PASSAGE À MANCHESTER CITY MARQUE LA FIN DU SYSTÈME POUR TÉVEZ

Lorsque Tévez traverse Manchester pour rejoindre City en 2009, l'opération ne représente donc pas uniquement un transfert extrêmement médiatisé entre deux rivaux. Elle met également fin à plusieurs années durant lesquelles ses droits économiques avaient été contrôlés par des intérêts extérieurs aux clubs pour lesquels il jouait.

Les chiffres exacts associés à cette opération ont fait l’objet de versions différentes. Le Guardian a rapporté ultérieurement une somme de 45 millions de livres versée lors de la vente à Manchester City et estimé le bénéfice réalisé à 21 millions de livres, tout en précisant que Joorabchian avait refusé d’entrer dans le détail des structures de propriété en invoquant des accords de confidentialité. Il serait donc imprudent de présenter tous les chiffres circulant autour de cette opération comme définitivement établis.

Cette opacité constitue précisément l’une des dimensions les plus fascinantes de l’affaire. Les procédures ont révélé l’existence de sociétés situées dans différentes juridictions et les propriétaires ultimes de certaines structures n’ont pas été publiquement établis de façon définitive. Les spéculations de l’époque sur l’identité des financiers ne doivent donc pas être transformées rétrospectivement en faits.

LE FOOTBALL FINIRA PAR INTERDIRE CE MODÈLE

L’affaire Tévez n’est pas à elle seule responsable de la disparition de la TPO mondiale, mais elle constitue l’un des exemples les plus emblématiques des problèmes créés par le système. La question dépasse largement l'argent : que se passe-t-il lorsqu'une personne ou une société extérieure peut avoir un intérêt financier dans le départ d'un joueur alors que son club souhaite le conserver ?

La Premier League a progressivement verrouillé ses règles concernant les tiers. À l’échelle internationale, la FIFA a ensuite franchi une étape décisive : l’interdiction de la propriété par des tiers des droits économiques des joueurs est entrée en vigueur le 1er mai 2015 avec l’article 18ter de son règlement.

C’est ce qui rend le parcours de Carlos Tévez particulièrement intéressant lorsqu’on l’observe près de vingt ans plus tard. L’Argentin a joué pour certains des clubs les plus célèbres de la planète, mais une partie de son parcours s’est déroulée dans un système économique qui serait aujourd’hui impossible sous cette forme.

CARLOS TÉVEZ, SYMBOLE D’UNE AUTRE ÉPOQUE DU MERCATO

L'histoire permet finalement de comprendre pourquoi l'expression selon laquelle « Tévez appartenait à un homme d'affaires » a traversé les années. Elle simplifie excessivement la réalité, mais repose sur quelque chose de bien réel : pendant une partie de sa carrière, les intérêts économiques liés à Carlos Tévez étaient détenus par des sociétés privées plutôt que simplement par le club qui l’alignait chaque week-end.

Plus troublant encore, les documents de l’affaire West Ham montrent que ces accords ne concernaient pas uniquement le partage d’une éventuelle plus-value. Certaines dispositions pouvaient toucher directement aux conditions permettant de mettre fin à son contrat et donc à son avenir sportif. C’est précisément cette frontière entre investissement financier et pouvoir sur les décisions d’un club qui explique pourquoi la third-party ownership est devenue l’un des sujets réglementaires majeurs du football moderne.

Carlos Tévez restera dans l’histoire pour ses buts, son tempérament et son incroyable carrière entre l’Argentine, le Brésil, l’Angleterre, l’Italie et la Chine. Mais derrière le footballeur se trouve aussi une histoire beaucoup moins connue : celle d’une époque où investir directement dans les droits économiques d’un joueur pouvait constituer un véritable business. L’affaire Tévez en a révélé au grand public les conséquences les plus spectaculaires.

 

 

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FAQ — L’AFFAIRE CARLOS TÉVEZ ET LA THIRD-PARTY OWNERSHIP

Carlos Tévez appartenait-il réellement à un homme d’affaires ?

Non. Cette formulation est trompeuse. Carlos Tévez n’« appartenait » évidemment à personne en tant que personne. En revanche, des sociétés privées ont détenu ses droits économiques, c’est-à-dire des intérêts financiers liés notamment à ses futurs transferts. Ce système était connu sous le nom de Third-Party Ownership (TPO).

Qui détenait les droits économiques de Carlos Tévez ?

L’affaire a notamment impliqué Media Sports Investments (MSI) et Just Sports Inc., avec l’homme d’affaires Kia Joorabchian comme figure centrale de cette structure. Les documents révélés autour de l’affaire ont permis de mieux comprendre la complexité des accords entourant Tévez.

Pourquoi son transfert à West Ham en 2006 était-il si controversé ?

Lorsque Carlos Tévez et Javier Mascherano arrivent à West Ham en 2006, leurs situations contractuelles comportent des accords avec des sociétés tierces. Le problème était notamment que certaines dispositions pouvaient donner à des acteurs extérieurs une influence incompatible avec les règles de la Premier League.

Pourquoi West Ham a-t-il reçu une amende de 5,5 millions de livres ?

En avril 2007, West Ham a été condamné à une amende de 5,5 millions de livres après avoir enfreint les règles de la Premier League concernant les accords entourant Tévez et Mascherano et leur divulgation. Le club n’a toutefois pas subi de retrait de points.

Quel rôle Tévez a-t-il joué dans le maintien de West Ham ?

Tévez est devenu déterminant dans la fin de saison 2006-2007. Lors de la dernière journée, il marque notamment le but de la victoire 1-0 contre Manchester United à Old Trafford, résultat qui assure le maintien de West Ham. Sheffield United est finalement relégué, ce qui contribuera à prolonger la controverse devant les instances et tribunaux.

Manchester United avait-il acheté Carlos Tévez à West Ham ?

Pas dans le cadre d’un transfert classique tel qu’on l’imaginerait aujourd’hui. Après la résolution du conflit concernant son enregistrement, Tévez rejoint Manchester United en 2007 dans le cadre d’un accord de deux saisons, alors que sa situation économique restait liée à des intérêts extérieurs au club.

Pourquoi l’affaire Tévez est-elle importante dans l’histoire du mercato ?

Elle a montré au grand public qu’un club pouvait aligner un joueur sans nécessairement contrôler l’intégralité des intérêts économiques attachés à celui-ci. Elle a également illustré les conflits potentiels entre les intérêts sportifs d’un club et ceux d’investisseurs cherchant à valoriser leur participation financière.

La Third-Party Ownership existe-t-elle encore ?

La FIFA a interdit aux clubs et aux joueurs de conclure de nouveaux accords donnant à des tiers des droits sur la valeur économique future d’un joueur. L'interdiction mondiale de la Third-Party Ownership est entrée en vigueur le 1er mai 2015.

L’affaire Tévez est-elle la raison pour laquelle la FIFA a interdit la TPO ?

Pas à elle seule. La TPO concernait de nombreux joueurs et était particulièrement présente dans certaines régions du football mondial. Mais l’affaire Tévez est devenue l’un des exemples les plus célèbres des problèmes réglementaires et des conflits d’intérêts que ce modèle pouvait engendrer.

Quelle est la principale leçon de l’affaire Carlos Tévez ?

Elle rappelle à quel point le marché des transferts pouvait autrefois fonctionner différemment. Derrière les performances d’un joueur pouvaient se trouver plusieurs sociétés, investisseurs et contrats déterminant qui détenait une partie de sa valeur économique. L’affaire Tévez reste ainsi l’un des cas les plus emblématiques de la transformation progressive du football en une industrie financière fortement réglementée.

 

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