Pendant longtemps, la Chine a représenté un paradoxe dans l’univers du football. Le pays possède une population immense, une économie capable de financer des infrastructures majeures et un public passionné par les grandes compétitions européennes. Pourtant, sa sélection masculine n’a participé qu’une seule fois à la Coupe du monde, en 2002, sans parvenir à s’installer durablement parmi les principales nations asiatiques. Face à ce décalage entre son potentiel et ses résultats, Pékin a décidé de ne plus considérer le football comme un simple divertissement, mais comme un projet national de plusieurs décennies.
L’horizon 2040 est souvent utilisé pour décrire le moment où les effets de cette transformation pourraient devenir visibles. Il ne constitue cependant pas une échéance officielle unique. Le principal programme chinois est le Plan de développement du football à moyen et long terme 2016-2050, qui organise la réforme en plusieurs étapes. L’ambition dépasse donc une qualification ponctuelle pour une Coupe du monde : la Chine cherche à construire un environnement capable de produire durablement des joueurs, des entraîneurs, des clubs et des sélections compétitives.
Cette stratégie commence par un constat simple : une grande nation de football ne peut pas être fabriquée uniquement en recrutant des vedettes étrangères. Au milieu des années 2010, la Chinese Super League avait attiré plusieurs joueurs et entraîneurs reconnus grâce à des salaires et des indemnités de transfert considérables. Cette politique avait offert au championnat une visibilité internationale immédiate, mais elle n’avait pas suffisamment amélioré la production de joueurs chinois de très haut niveau. L’investissement spectaculaire dans les transferts a donc progressivement laissé place à une approche plus structurelle, centrée sur les jeunes, les compétitions nationales et la formation.
Faire entrer le football dans les écoles
Le premier pilier du projet chinois repose sur la pratique scolaire. L’objectif est d’élargir considérablement la base de jeunes joueurs afin d’augmenter les probabilités de découvrir des talents capables d’atteindre le niveau professionnel. Le plan national a notamment prévu la multiplication des établissements spécialisés, des terrains et des programmes de football dans les écoles.

La joie des joueurs du Guangzhou Evergrande après leur victoire sur le Club America de Mexico, en quart de finale du Mondial des clubs, à Osaka (Japon), le 13 décembre 2015. (THOMAS PETER / REUTERS)
Cette politique répond à l’une des principales faiblesses historiques du football chinois : le nombre limité d’enfants évoluant dans un cadre régulier et compétitif. Disposer d’une population importante ne garantit pas automatiquement l’existence d’un immense réservoir de footballeurs. Pour qu’un pays transforme sa démographie en force sportive, les enfants doivent pouvoir accéder aux terrains, bénéficier d’un encadrement compétent et disputer suffisamment de rencontres.
La Chine cherche ainsi à faire du football une pratique plus ordinaire dans la vie scolaire. Cette démocratisation est indispensable, car les meilleures générations ne naissent pas uniquement dans les académies des clubs professionnels. Elles émergent généralement d’un écosystème beaucoup plus large, où des milliers d’enfants jouent avant que les meilleurs ne soient identifiés.
Créer une véritable pyramide de compétitions
Former des jeunes sans leur offrir de matchs réguliers ne suffit pas. C’est pourquoi la Chine a lancé en 2022 la China Youth Football League, une compétition nationale destinée à réunir des équipes issues des écoles, des académies privées et des clubs professionnels. Son organisation associe la Fédération chinoise de football, le ministère de l’Éducation et l’administration nationale des sports.
Le principe est particulièrement important : un jeune joueur doit pouvoir intégrer la compétition indépendamment de la structure dans laquelle il est formé. Les catégories couvrent plusieurs tranches d’âge, chez les garçons comme chez les filles, avec l’objectif de créer une continuité entre l’initiation, la formation et le football de haut niveau. Lors de la première édition, plus de 400 équipes ont participé à plus de 1 400 rencontres, illustrant la volonté de construire une compétition nationale beaucoup plus vaste.
Cette pyramide doit permettre de mieux détecter les talents, mais aussi de réduire les écarts entre les différentes régions. Dans un pays aussi vaste, l’un des grands défis consiste à éviter que les possibilités de formation soient concentrées dans quelques métropoles ou dans les clubs les plus riches.
Former les entraîneurs avant de chercher les champions
Le développement du football chinois ne dépend pas seulement du nombre de pratiquants. Il dépend également de la qualité de ceux qui les encadrent. Un enfant peut jouer pendant plusieurs années sans progresser suffisamment si l’entraînement ne développe pas correctement sa technique, sa compréhension tactique et sa capacité à prendre des décisions.
La Chine travaille donc avec des organisations internationales, dont la FIFA, afin d’améliorer la formation des éducateurs et les parcours de développement des jeunes talents. En 2024, la FIFA et les responsables chinois ont notamment discuté du football des jeunes et des programmes de soutien au développement.
Le véritable défi sera de former suffisamment d’entraîneurs compétents pour accompagner l’expansion du nombre de joueurs. Les grandes nations de football possèdent généralement des éducateurs qualifiés jusque dans les catégories les plus jeunes. La Chine doit reproduire cette profondeur, et pas seulement recruter quelques techniciens étrangers pour les équipes professionnelles.
Réformer les clubs et restaurer la crédibilité du championnat
Pour devenir une puissance mondiale, la Chine doit également disposer d’un championnat stable. Or, le football professionnel chinois a connu des difficultés financières, des disparitions de clubs et plusieurs scandales liés à la gouvernance. Ces problèmes ont affaibli la confiance du public et compliqué la construction d’un projet durable.

YASUYOSHI CHIBA | Crédits : AFP
L’époque où les clubs pouvaient dépenser sans limite sur des joueurs étrangers a montré ses limites. La nouvelle approche cherche davantage à sécuriser les finances, renforcer la formation locale et offrir du temps de jeu aux joueurs chinois. Un championnat ne peut servir la sélection nationale que s’il permet aux meilleurs talents du pays d’évoluer régulièrement dans un environnement exigeant.
La réussite du projet dépendra donc de la capacité des autorités et de la Fédération à créer des règles durables, à améliorer la transparence et à éviter les changements de direction permanents. Les infrastructures peuvent être construites rapidement, mais la confiance et la culture sportive demandent beaucoup plus de temps.
Le football féminin comme autre levier stratégique
La Chine ne limite pas son ambition au football masculin. Le pays possède une histoire plus significative dans le football féminin, sa sélection ayant notamment atteint la finale de la Coupe du monde 1999. Un plan spécifique publié en 2022 prévoyait le développement des ligues, la création de centres de formation et l’élargissement de la pratique chez les jeunes filles.
Le football féminin offre à la Chine une possibilité différente de progresser rapidement dans la hiérarchie mondiale. Cependant, là encore, les objectifs ne pourront être atteints qu’avec un championnat solide, des parcours cohérents et une pratique suffisamment large.
Faire du football une culture populaire
La plus grande difficulté chinoise ne sera peut-être ni financière ni matérielle. Elle sera culturelle. Les meilleurs pays ne produisent pas seulement des joueurs dans des centres officiels. Ils possèdent des quartiers, des clubs amateurs, des familles et des communautés où le football fait partie du quotidien.
L’essor récent de compétitions populaires comme la Village Super League, née dans la province du Guizhou, ou de ligues régionales très suivies montre qu’un football plus spontané peut aussi se développer en Chine. Ces événements ont attiré un public massif et créé un lien entre le sport, l’identité locale et la vie communautaire.
Cette dimension est essentielle. Une réforme exclusivement dirigée depuis le sommet risque de produire des infrastructures sans créer suffisamment de passion quotidienne. La Chine devra parvenir à combiner sa capacité de planification nationale avec un développement plus naturel du football amateur.
Pourquoi 2040 reste un horizon incertain
La Chine possède des moyens considérables, mais le football demeure un sport particulièrement difficile à planifier. Un État peut construire des milliers de terrains, mais il ne peut pas garantir l’apparition d’un grand meneur de jeu, d’un attaquant exceptionnel ou d’une génération capable de rivaliser avec les meilleures nations.
Les résultats dépendront de nombreux éléments : la qualité réelle de la formation, la stabilité du championnat, la liberté accordée aux jeunes joueurs, la compétence des entraîneurs, la fréquence des matchs et l’existence d’un chemin clair vers le professionnalisme. Les études consacrées à la réforme chinoise soulignent d’ailleurs que l’application locale des politiques peut varier et que les objectifs nationaux ne produisent pas toujours les mêmes résultats sur le terrain.
À l’horizon 2040, la Chine pourrait disposer d’une génération entièrement formée après les grandes réformes lancées à partir de 2015 et 2016. C’est probablement là que se situe sa meilleure chance : non pas acheter une réussite immédiate, mais attendre que plusieurs cycles de joueurs aient grandi dans un système plus structuré.
La Chine ne conquérra donc pas le football grâce à une seule star, un sélectionneur prestigieux ou une campagne de recrutement spectaculaire. Elle y parviendra seulement si elle transforme profondément la manière dont le sport est pratiqué, enseigné et organisé. Son plan officiel court jusqu’en 2050, preuve que les autorités elles-mêmes considèrent cette transformation comme un travail générationnel.
Le pays possède l’argent, les infrastructures potentielles et la capacité de mobiliser ses institutions. Il lui reste à construire ce que les investissements ne peuvent pas immédiatement acheter : une culture du jeu, une confiance dans la formation et un environnement où les talents peuvent grandir librement. C’est dans cet équilibre entre planification et passion que se jouera réellement le rêve chinois.
Le football mondial ne se joue plus seulement sur le terrain : il se construit aussi dans les centres de formation, les politiques publiques et les stratégies économiques. Abonnez-vous à la newsletter de Quality Report Football pour recevoir nos éditoriaux, analyses et décryptages sur les grandes puissances qui façonnent l’avenir du jeu.
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FAQ – Comment la Chine veut conquérir le football d'ici 2040 ?
1. Pourquoi la Chine investit-elle autant dans le football ?
La Chine considère le football comme un levier de rayonnement international, de développement sportif et d'influence, tout en cherchant à élever le niveau de sa sélection nationale.
2. Quel est l'objectif de la Chine à l'horizon 2040 ?
Construire un écosystème footballistique capable de rivaliser avec les plus grandes nations grâce à la formation, aux infrastructures et au développement des talents.
3. La Chine mise-t-elle davantage sur les jeunes joueurs ?
Oui. Le développement du football de base et de la formation des jeunes constitue l'un des piliers de sa stratégie à long terme.
4. Pourquoi les infrastructures sont-elles si importantes ?
Des terrains, académies et centres d'entraînement modernes permettent de former davantage de joueurs dans de meilleures conditions.
5. Quel rôle joue le championnat chinois dans cette stratégie ?
Le championnat national est appelé à servir de plateforme de développement pour les joueurs, les entraîneurs et les clubs afin d'élever progressivement le niveau du football chinois.
6. La Chine recrute-t-elle aussi des entraîneurs étrangers ?
Oui. Le recours à des entraîneurs et à une expertise internationale fait partie des moyens utilisés pour accélérer le développement des compétences locales.
7. Pourquoi la formation est-elle plus importante que les transferts de stars ?
Les investissements dans la formation produisent des effets durables en créant plusieurs générations de joueurs, alors que les transferts de vedettes ont un impact plus limité dans le temps.
8. La Chine peut-elle devenir une grande nation du football ?
Le potentiel existe grâce à ses ressources et à sa capacité d'investissement, mais le succès dépendra avant tout de la qualité de la formation, de la stabilité des compétitions et du développement des talents sur plusieurs décennies.
9. Combien de temps faut-il pour bâtir une puissance du football ?
L'expérience des grandes nations montre qu'il faut généralement plusieurs décennies pour construire un système performant reposant sur la formation, les clubs et les compétitions nationales.
10. Pourquoi le projet chinois est-il suivi par le monde entier ?
Parce qu'il s'agit de l'un des programmes de développement du football les plus ambitieux jamais lancés, avec des investissements considérables et une vision à très long terme visant à faire de la Chine un acteur majeur du football mondial.